Blogo Economicus

Economie de The Wire (partie I)

     Pour ceux qui ne connaîtraient pas, The Wire est une série américaine de cinq saisons diffusée sur la chaîne HBO (et disponible en DVD). L’histoire se déroule à Baltimore, et est centrée sur le trafic de drogue. La série comporte de très nombreux personnages : soldats des gangs, chefs, policiers, inspecteurs, politiciens, journalistes, enseignants, etc. et décrit donc tous les aspects du trafic de drogue. De plus chaque saison se concentre sur un domaine particulier : la police et les gangs dans la saison 1, puis le port (où arrive la drogue), la politique, l’école et les jeunes, et enfin la presse.
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     C’est un série passionnante pour au moins deux raisons : d’abord parce que c’est très bien fait (acteurs, mise en scène, scénario) et donc extrêmement addictif. Ensuite, parce que cette série vaut tous les cours du monde en économie du crime. D’où cet article, qui vise à faire le lien entre les questions abordées dans la série et l’économie. Il y a une multitude de questions, j’en ai donc choisi trois qui me semble importantes, et j’ai découpé cet article en deux partie (partie II à venir) :
Partie I
I) The street (la rue) : économie beckérienne et superstars
Partie II
II) La politique et la police : le public choice en action
III) Les relations entre gangs

I) The street (la rue) : économie beckérienne et superstars


a) L’activité criminelle : perspective béckérienne
     La série décrit le trafic de drogue comme une activité économique à part entière, bien qu’illégale. Nombreux sont ceux qui travaillent dans ce secteur d’activité, parmi la population adulte ou jeune. Pour ces derniers, le trafic est une première expérience professionnelle, après l’école pour les plus jeunes, ou qui s’y substitue complètement pour les plus âgés. De nombreux dealers cumulent également deux activités (une légale et une illégale).
     Ce secteur d’activité est structuré par des organisations, ayant une structure pyramidale : au sommet de chaque organisation, un bureau directeur qui chapeaute un ensemble de structures plus petites qui gèrent la vente de drogue sur un territoire précis (« corner »). Chacune de ces petites structures (une franchise en fait) est composée d’un chef, d’officiers et de soldats (les pions). Chaque organisation a également à sa disposition des hommes de main, et peut avoir recours à des mercenaires, notamment lorsqu’une guerre éclate.
     Pourquoi s’engager dans ce secteur d’activité ? C’est là que l’analyse beckérienne est utile. Comme abordé dans de précédents articles (voir ici), Becker considère le crime comme un activité économique. Les individus sont supposés rationnels, et l’espérance d’utilité (c’est à dire la satisfaction espérée, au sens mathématique du terme) liée à une activité criminelle s’écrit comme suit :
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où p représente la probabilité d’être arrêté et condamné suite au crime, Y le gain retiré du crime, f l’équivalent monétaire de la sanction si le criminel est arrêté, U une fonction croissante. Dès lors que EU>0, l’individu i choisi de s’engager dans une activité criminelle. Le modèle peut être enrichi, en supposant que l’individu i arbitre entre une activité légale qui lui procure une utilité UL, et une activité criminelle qui lui procure une utilité Uc. Tant que Uc>UL, l’individu s’engage ou poursuit ses activités criminelles. Supposons que Uc=EU, et, de manière plus générale, supposons que
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où g est une fonction croissante de v (la valeur que l’individu attribue au fait d’occuper, de rechercher, etc une activité légale), w (le salaire), q (la probabilité de trouver un emploi, et décroissante avec s, le probabilité de perdre son emploi.
Ce type de modèle très simple permet d’établir une liste de facteurs encourageant le développement du secteur de la drogue.
     – l’état du marché du travail local. En effet, si le marché du travail (légal) est déprimé (et Baltimore est une ville pauvre, qui a connu un lent déclin économique, avec un taux de chômage assez élevé, notamment pour la population noire), q est faible, et s est potentiellement élevé. Ainsi, les gains espérés d’une activité illégale s’accroissent relativement à ceux d’une activité illégale. Voir cet article sur les liens entre chômage et criminalité. Il est important de garder à l’esprit la relation causale inverse : un niveau élevé de criminalité peut accroître le chômage. Les deux relations causales sont sans doute vraies simultanément dans le cas de Baltimore.
     – la faible probabilité d’être arrêté : la question des effectifs, des moyens à la disposition de la police, et également de la stratégie policière (politique de la statistique peu efficace visant à multiplier les arrestations pour de petits délits vs. stratégie de démantèlement des gangs par le haut de la pyramide) est fréquemment au cœur de la série.
     – la sévérité des sanctions pénales (f) est évidemment un variable déterminante
    – les gains potentiels de l’activité criminelle (Y) : en période d’expansion, ils sont élevés et encourage le choix de ce secteur d’activité. Ainsi, l’effondrement du marché du crack au Etats Unis est une des causes de la chute de la criminalité dans les années 1990.
     – …
     Mais ce modèle et la série soulèvent trois types de questions :
– les gains Y sont-ils réellement élevés ? Le sont-ils pour tous (chefs, officiers et soldats) ?
– il manque la probabilité d’être tué, qui est un source de désutilité extrême… Cette probabilité est-elle négligeable ?
– à supposer que les gains Y sont faibles pour certains (les soldats), et que la probabilité d’être tué n’est pas négligeable, pourquoi s’engager dans ce secteur d’activité ?
     Répondons à ces questions une à une : c’est l’objet du point b)
b) Pourquoi les dealers sont dealers, pourquoi vivent-ils chez leur maman : les superstars et les autres
     Les gains Y sont-ils réellement très élevés ? En fait non, sauf pour les chefs/leaders et les officiers. Comment le sait-on ? C’est un des articles les plus célèbres de Steven Levitt (oui toujours celui de Freakonomics). Il utilise des données recueillies par un jeune sociologue (Sudhir Alladi Venkatesh), infiltré dans un gang de drogue de Chicago. Et il se trouve que ce jeune chercheur a un jour mis la main… sur le livre de compte du gang ! Les enseignements tirés de ce livre de compte sont résumés dans les deux tableaux suivants :
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     Ce premier tableau détaille les revenus et les coûts liés aux activités du gang. Si l’on se concentre sur les données de la première année d’observation (colonne Year 1), que voit-on ? D’abord qu’une source de coût importante est le tribut versé au bureau directeur (Tribute to gang hierarchy) (3200 $ par mois). Ensuite, les coûts salariaux (Total gang wages : 6200$ par mois) égaux à la somme des salaires versés aux nombreux soldats et aux quelques officiers. Reste un profit relativement important pour le chef local : 4200$ (soit 18500$ de revenus – 8100$ de coûts non salariaux – 6200$ de coûts salariaux), c’est à dire un salaire plutôt avantageux (en tout cas bien plus que ce qu’il pourrait obtenir dans le secteur légal). Les salaires des soldats représentent un coût total de 3600$, à diviser par un grand nombre de soldats, d’où un salaire de soldat très faible. Le tableau suivant confirme ce résultat : le salaire horaire des soldats (salaire officiel) s’élève à 1$70 la première année d’observation, contre 25$20 pour un leader de gang. 
Table - gangwage
     Ces données confirme le fait suivant : il s’agit d’une activité qui rapporte peu, sauf pour les leader de gang, et plus encore les quelques hommes qui contrôle de bureau central. Par là même, on répond à la question Pourquoi les dealers vivent-ils chez leur maman ? Tout simplement parce qu’il ne gagne pas assez d’argent.
     La probabilité d’être tué ou arrêté est-elle élevée ? Oui. Là encore, les données recueillies par le jeune sociologue permettent de se faire une idée : en quatre ans, un soldat est arrêté 5,9 fois, blessé 2,4 fois et a une probabilité d’être tué égale à 0.25 (une chance sur quatre).
     Pourquoi s’engager dans ce secteur d’activité ? Salaires faibles, conditions de travail difficiles… pourquoi faire ce métier ? Un des explications possibles est la suivante : la perspective de devenir une superstar, c’est à dire un chef de gang, qui, rappelons-le, bénéficient d’un salaire relativement élevé. La question des superstars est très étudiée en économie, notamment en économie du sport (footballeur, musicien, etc). Les chances de réussir dans ces métiers sont très faibles, mais les gains potentiellement énormes. C’est une dimension que l’on oublie assez souvent, notamment dans le cas du football (qui n’est pas franchement mon sport favori). Les médias et l’opinion publique confère une très grande importance aux superstars du foot et à leurs salaires mirobolants. Mais cela concerne quelques individus, qui ont un pouvoir de négociation suffisamment important pour obtenir des salaires extrêmement élevés. Il s’agit en fait d’un marché très segmenté : d’un coté les superstars avec un salaires très élevés, de l’autre de très nombreux joueurs moyens, au salaires beaucoup plus faible et avec un taux de chômage important (estimé à 20% en France).
     Ce type de phénomène est à l’oeuvre dans le secteur du trafic de drogue. La série illustre ce point au cours d’une scène culte, où un dealer (Dee) apprend les échecs à un soldat, en faisant un parallèle entre les échecs et le trafic de drogue : le but est de capturer le roi adverse, au moyen de pièces (les officiers) et de pions (les soldats). Les pions n’ont aucune valeur (1 aux échecs, la plus faible) et se font tuer facilement. Mais si un pion parvient à traverser l’échiquier, il devient une reine : « the queen ain’t no bitch. She got all the moves ».
     La suite dans la partie II. 

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Crime, prison, chômage, corrélation et causalité

Le billet du jour est consacré à l’économie du crime (une forme d’hommage après la disparition du grand Gary Becker il y a quelques semaines). J’ai rassemblé quelques données (sur le site du MIT pour les données américaines sur criminalité et prison ; sur l’INSEE et Cartocrime pour la criminalité et le chômage en France ; années 2009 et 2010). L’idée est de prendre des exemples simples pour parler de corrélation et de causalité, qui, comme je le rappelle souvent, ne doivent pas être confondue.

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Un point sur… la rémunération des patrons

     C’est un sujet qui revient régulièrement à la une des actualités. L’objet de ce post n’est pas d’offrir un avis tranché sur la question, mais (i) de résumer comment la théorie économique explique les rémunérations importantes perçues par les patrons des grandes entreprises (et l’augmentation rapide de ces rémunérations au cours des dernières décennies) (pour une synthèse voire Frydman (2007)) et (ii) ce que certains economistes préconisent pour faire face au problème.
     Note : je m’intéresse ici au cas américain, car il y a assez peu de choses écrites pour la France. Cependant les théories que je vais décrire sont suffisamment générales pour s’appliquer en partie au moins au cas français.

Gary Becker (1930 – 2014)

Gary Becker (1930 – 2014)

A mon sens, un des économistes les plus importants du 20eme siècle

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Pour un hommage en anglais : http://freakonomics.com/2014/05/05/gary-becker-1930-2014/

La page de Gary Becker sur nobelprize.org : http://www.nobelprize.org/nobel_prizes/economic-sciences/laureates/1992/becker-facts.html

Sur Blogoeconomicus : Becker et le crime partie I et partie II

 

Et si on parlait des services ?

     Blogoeconomicus n’avait pas pour but de commenter l’actualité économique, et c’est tant mieux car nous aurions eu beaucoup de mal à trouver des sujets d’articles tant la qualité du débat est pauvre, en partie parce que le monde académique est soigneusement tenu à l’écart. De plus, d’autres blogs (je pense à Classe éco ou Biased statistics) s’en chargent et font un excellent travail.

     Cette semaine a été dominé par la question d’Alstom. Le sujet a été traité dans un très bon post sur Classe éco, dont nous recommandons chaudement la lecture. J’aime particulièrement les premières lignes. Bref, il a donc été question de « patriotisme économique »,  et autres poncifs du genre, et bien sur de « déclin industriel ». C’est pourquoi Blogoeconomicus a aujourd’hui choisi de parlé de … services ! Histoire de changer un peu.

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Une tentative de lecture sociologique de l’avantage à domicile

Simon a publié il y a quelques temps un billet qui étudie l’effet de l’avantage à domicile au rugby, dans le Top 14. L’économètre met en évidence des phénomènes statistiques ; le sociologue peut alors intervenir pour tenter d’apporter des éléments d’explication (même si l’économétrie permet aussi de tester certaines hypothèses explicatives, comme la distance entre les deux clubs dont on a vu qu’elle n’avait pas d’impact).

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Discrimination et le maillon faible

Rédigé par Simon

  En panne d’inspiration, je vais parler d’un article lu il y a longtemps de Steven Levitt sur la discrimination. Steven Levitt est un économétricien de l’Université de Chicago. J’en ai longuement parlé sur ce blog, puisque ses recherches portent sur l’économie du crime, la triche, la discrimination, et tout un tas d’autres choses encore.

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Théorie des jeux, défauts de coordination et désistement aux municipales

Rédigé par Simon
     A l’issu du premier tour des élections municipales dimanche dernier, certaines villes menacent de tomber aux mains de l’extrême droite. La défense des valeurs républicaines devrait alors inciter les responsables politiques à adopter la stratégie du désistement : c’est à dire, lors de triangulaires (serrées avec l’extrême droite), à appeler à voter pour le candidat républicain, de droite comme de gauche, en meilleure position pour l’emporter. Sans quoi il existe un risque de défaut de coordination qui m’a rappelé quelques jeux standards de théorie des jeux, dont je voulais parler ici.

Un graphique, jour d’élections

Rédigé par Simon

     Ce billet fait suite au précédent, « La France ne s’en sort pas si mal, compléments », à la fin duquel je mentionnais les travaux de Cahuc et Algan, et plus précisément leur livre, La société de défiance. Le schéma présenté à la fin de l’article s’inspirait de leur travaux (le schéma date un peu, peut être le ferais-je différemment aujourd’hui), mais il résume assez bien, je crois, les idées qu’ils défendent. La confiance (au sens général, la confiance que l’on a par rapport aux autres) est un thème largement étudié en économie. La société de défiance pointe le large déficit de confiance qui caractérise la France. C’est une donnée importante tant la confiance est un déterminant de la réussite économique d’un pays et de l’efficacité de ses politiques publiques. La France est également un facteur important de bonheur. Je me souviens d’un article de Claudia Senik sur le bonheur des français, et elle mentionnait la faible confiance comme un facteur potentiel de malheur.

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Econométrie du Top 14

Rédigé par Simon
     Cette fois ça y est. J’en parle depuis longtemps, mais faute de temps je n’ai jamais pu exploiter les quelques données disponibles sur les matchs de rugby, du top 14 ou autres. Pourtant les sujets sont nombreux : quel est l’impact de l’introduction des systèmes de bonus offensifs/defensifs sur le nombre d’essais marqués ? dans les championnats « transnationaux » (par exemple la Rabodirect pro12 qui réunit les meilleures équipes galloises, écossaises, irlandaises et italiennes), quel est l’impact de la nationalité de l’arbitre sur le résultat du match ? quelle est l’influence du public sur les décisions arbitrales ? Avec des données assez précises on peut se faire une idée sur ces questions.
     Aujourd’hui, je m’intéresserai à l’avantage de jouer à domicile. Le top 14 cette année le montre bien, avec la difficulté que connaissent les meilleures équipes pour s’imposer à l’extérieur.

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