Blogo Economicus

Accueil » Economie du crime » Un point sur… Becker et le crime (II)

Un point sur… Becker et le crime (II)

Publicités
 Rédigé par Simon
     Comme promis, la suite de nos aventures avec Gary Becker et la question de la criminalité. Cette partie sera consacrée aux travaux empiriques portant sur la criminalité, et plus précisément sur l’effet de neutralisation et de dissuasion de la prison.
     Il y a d’autres thématiques qui ont été abordées par des techniques économétriques, mais dont je parlerai peut être plus en détail plus tard. J’avais mentionné la mesure de la désutilité de la prison dans l’étude de Mastrobuoni, très astucieuse, et qui s’intéresse aux braqueurs de banque. L’idée est la suivante : une minute de plus passée dans la banque accroit généralement le montant des gains mais aussi le risque d’être pris et la peine de prison encourue. C’est en exploitant cet arbitrage que l’on peut mesurer la désutilité de la prison (et même sa distribution). On notera un résultat remarquable : ceux pour qui la désutilité de la prison semble la plus forte sont ceux qui utilisent plus fréquemment des armes lors du braquage, travaillent masqués et en équipe, c’est à dire ceux qui ont le profil de criminels plus expérimentés. Le crime est une activité économique, et la prison a donc un cout d’opportunité, plus important si l’on est un bon criminel. C’est une des raisons pour laquelle les peines d’emprisonnement ont un effet dissuasif.
     Il y a bien d’autres choses à lire en économie du crime. Certains se sont penchés sur l’impact des conditions d’emprisonnement sur la probabilité de récidive, sur le lien entre crime et chômage, etc. Mais pour l’heure, restons en à la prison, et à la façon dont elle affecte les comportements criminels.
     De très nombreux travaux ont montré que la prison réduit la criminalité par son effet dissuasif et son effet de neutralisation, et ont cherché à mesurer en premier lieu l’élasticité de la criminalité par rapport à la population carcérale (une hausse de 1% de cette population est associée à une baisse de x% de la criminalité). En général, cette élasticité est autour de -0.40 (voir Levitt, 1996), mais varie selon les études ; notez que cette valeur est le fruit d’une combinaison entre effet de dissuasion et de neutralisation, sans que l’on puisse les distinguer. C’est pourquoi l’on peut s’arrêter sur des études s’intéressant à l’un ou l’autre.
1) Deterrence (Dissuasion)
    Concernant l’effet de dissuasion, deux articles sont remarquables, je parlerai donc de Lee et McCrary (2009) et Drago, Galbiati et Vertova (2007).
     L’idée du premier article est simple. Comme le montre le graphique suivant, il y a une forte discontinuité dans la probabilité d’être jugé comme un adulte aux Etats Unis (et donc d’encourir des peines plus lourdes) lorsqu’on dépasse l’age de 18 ans.
 Crime economics - probadult
     Si la prison a un effet dissuasif (l’expérience de la prison, le coût d’opportunité de celle-ci, etc), on devrait voir une discontinuité dans la probabilité de commettre un crime entre ceux qui ont à peine 18 ans et ceux qui ont moins de 18 ans. Cette discontinuité existe (voir le graphique ci dessous), mais elle est faible en magnitude. Néanmoins, la stratégie de Lee et McCrary n’est pas exempte de défauts (un seul état américain est étudié, les auteurs ne s’intéresse qu’à une population particulière de criminels, etc). Par ailleurs, si le système judiciaire relâche de nombreuses jeunes à l’age de 18 ans (et qui ont une forte probabilité de commettre un crime), on gomme la discontinuité.
Crime economics - crimeyoung
      C’est sans doute le cas, et les recherches de Drago, Galbiati et Vertova (2007) permettent de se faire une idée de l’effet dissuasif de la prison. En 2006, l’Italie a pris la décision suivante pour faire face aux prisons surchargées : réduire les peines des individus en prison de trois ans, ce qui, pour un certain nombre d’individu, signifiait une sortie immédiate de prison. Ce qui est intéressant, c’est ce que la loi prévoyait pour ces individus, libérés plus tot que prévu, s’ils étaient repris : ils devraient subir la peine de prison correspondant au crime commis, plus une peine résiduelle, correspondant au « cadeau » qui leur a été fait en les libérant plus tôt que prévu.
     Pourquoi est-ce intéressant ? Parce que, de manière totalement aléatoire, et pour un crime donné, certains criminels savent qu’ils iront en prison plus longtemps s’ils sont pris. Si la prison est dissuasive, on devrait alors s’attendre à ce que, en moyenne, les criminels dont la peine résiduelle étaient très importante (l’ampleur du « cadeau » : au maximum trois ans) ont une probabilité plus faible de récidive (puisque ce cadeau se tranforme alors en peine supplémentaire !). Et c’est bien ce que l’on observe, sur le graphique ci dessous :
 Crime economics - deterrence
(en ordonnée la probabilité de récidive, en abscisse, différentes durées de peine ; en gris, les individus pour qui la peine de prison supplémentaire, due au cadeau qui leur a été fait initialement, est inférieure à la peine supplémentaire médiane). La barre gris est généralement au dessus de la barre blanche, conformément à l’effet de dissuasion.
2) Incapacitation (Neutralisation)
     Mesurer l’effet de neutralisation est plus complexe. Une manière de faire serait de raccourcir les peines de certains criminels, en les choisissant au hasard. L’activité de ces criminels libérés prématurément (les criminels chanceux) pendant que les criminels malchanceux sont encore en prison est une mesure du nombre de crimes « évités » grâce à l’emprisonnement. Malheureusement, on ne croise pas se genre de situation tous les jours (même si des cas similaires ont existé et ont été exploites par des chercheurs). Généralement ces études montrent que l’effet de neutralisation existe bel et bien (mais difficile de le quantifier ; Owens (2009) mentionne 2.8 arrestations par an pour les criminels chanceux).
     Une mention enfin de l’article de Levitt et Kessler (1999) qui s’intéresse à la fois à l’effet de dissuasion et de neutralisation. Les deux auteurs se concentrent sur la Proposition 8 votée en 1982 en Californie. Cette loi a considérablement alourdi les peines d’emprisonnement pour certains types de crimes. Si l’on observe une chute significative du taux de criminalité pour les crimes concernés par la loi après 1982, on peut penser que cela est du en grande partie aux alourdissements de peine et donc à l’effet dissuasif de la prison. Les résultats sont entièrement résumés dans le tableau suivant :
 Crime economics -levittkessler
     Les chiffres du tableau représentent l’évolution en pourcentage du taux de criminalité (pour 100 000 habitants) pendant la période temps considérée (les 2 ou 4 années précédent la loi ; puis des périodes de temps consécutives au passage). Une estimation de l’impact de la loi est donnée à la dernière ligne du tableau, cette estimation est égale à
(évolution criminalité pour les crimes concernés par la loi en Californie – évolution criminalité pour les crimes non concernés par la loi en Californie) – (évolution criminalité pour les crimes qui auraient été concernés par la loi dans le reste des Etats Unis – évolution criminalité pour les crimes qui n’auraient pas été concernés par la loi dans le reste des Etats Unis)
     La première parenthèse est une première estimation de l’impact de la loi sur la criminalité. Retrancher la seconde parenthèse permet d’éliminer les autres causes possibles de l’évolution du nombre de crime (ceux concernés par la loi). La baisse de 3.9% peut-être attribuée à l’effet de dissuasion. A plus long terme, on observe une chute de 20%, ce qui inclut sans doute une bonne part de neutralisation.
Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :