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Une tentative de lecture sociologique de l’avantage à domicile

Simon a publié il y a quelques temps un billet qui étudie l’effet de l’avantage à domicile au rugby, dans le Top 14. L’économètre met en évidence des phénomènes statistiques ; le sociologue peut alors intervenir pour tenter d’apporter des éléments d’explication (même si l’économétrie permet aussi de tester certaines hypothèses explicatives, comme la distance entre les deux clubs dont on a vu qu’elle n’avait pas d’impact).

Je vais donc présenter quelques travaux réalisés sur cette question, et esquisser des analyses qui me semblent pertinentes pour expliquer le mécanisme de l’avantage à domicile. Samuel Aupetit propose (ici) une analyse critique de ce champ de recherche qui a été très prolifique. Il s’articule selon lui autour de trois axes de recherches : la quantification de l’avantage à domicile, la quantification des facteurs de l’avantage à domicile (en quelque sorte donc, ce que Simon a fait), et la perception des acteurs sportifs. La plupart des travaux, y compris des sociologues, ce sont arrêtés aux deux premiers axes, alors qu’il faudrait mener des études précises s’intéressant aux acteurs si l’on veut réellement comprendre ce qu’il se passe.

Plusieurs hypothèses explicatives ont été successivement avancées, certaines invalidées, d’autres non. On peut citer le poids du public (sur les joueurs et l’arbitre), la configuration du lieu de la rencontre (ouvert ou fermé), la dualité entre une équipe locale offensive et une équipe visiteuse défensive, la familiarité avec les installations locales, la distance et le temps de déplacement source de fatigue, etc. Mais le point commun de ces hypothèses est qu’elles sont toutes « statiques », regardant l’effet d’un élément isolément sur le résultat final. Or, le mécanisme d’avantage à domicile est assurément dynamique et le lieu de la rencontre en lui-même n’est qu’un élément qui s’insère dans une configuration sportive particulière. Ainsi, l’introduction de méthodes qualitatives pour appréhender l’impact du lieu de la rencontre sur la performance se justifie car il s’agit d’un processus qui se déploie au cours de la rencontre, mais aussi avant et après.

A ma connaissance, des travaux complets de ce type manquent. En revanche, Loic Ravenel propose (là) une analyse géographique de l’avantage à domicile au football très intéressante et qui se rapproche assez de la sociologie. Pour lui, « il est le résultat de processus internes au milieu sportif (psychologie des joueurs et des équipes, niveau de la compétition), de constituants géographiques (localisation des équipes) et de situations politiques (passions nationalistes, identités régionales). » Il explique en outre que « l’obligation » de gagner à domicile s’explique par la structure même du sport spectacle : il s’agit de fidéliser les spectateurs en proposant une représentation satisfaisante. En quelque sorte, la rencontre fonctionne comme si l’adversaire visiteur vient pour proposer un opposition élevée garante d’un spectacle de qualité, mais sans remettre en cause l’issue du match : victoire pour l’équipe à domicile, afin de faire plaisir au public local. Il étudie ensuite plus précisément les cas des derbys, ces matchs mettant aux prises deux équipes très proches géographiquement. Il montre que dans ces cas, l’importance de l’avantage à domicile à tendance à diminuer car la rencontre fonctionne comme une lutte pour la suprématie territoriale, avec une rivalité régionale forte. En conclusion, il avance qu’il est vain de vouloir quantifier la part de différents facteurs explicatifs. Ceux-ci diffèrent selon les rencontres, les championnats, et surtout interagissent entre eux.

Mais pour en revenir à une approche sociologique, mon idée sur la question est que l’avantage à domicile fonctionne comme une prophétie auto-réalisatrice, selon le concept de Robert Merton : les individus ont une définition d’une situation future à laquelle ils adhèrent, et agissent conformément à cette définition. De sorte qu’à la fin, la situation apparaît conforme à la définition initiale, alors même que cette définition état fausse. Pour m’expliquer plus concrètement : l’idée selon laquelle l’avantage à domicile est une réalité se diffuse constamment et largement, notamment par le discours médiatique qui qualifie une victoire à l’extérieur de performance voire d’exploit, tandis que la défaite est perçue comme logique. Ainsi, les entraîneurs, dirigeants et staff des clubs, tout autant que les joueurs, considèrent ce fait comme acquis. Cela va de pair avec des contraintes sportives telles que la tendance à l’augmentation du nombre de matchs par an qui empêche n’importe quelle équipe d’être engagée avec la même intensité sur toutes les rencontres. Il faut alors faire des choix, et clairement, les matchs ciblés sont ceux à domicile puisque ce sont ceux qui sont perçus comme les plus faciles à gagner (et qu’il faut aussi faire plaisir à son public). Ainsi, la préparation d’une rencontre, selon qu’elle est à domicile ou à l’extérieur n’est pas la même, et l’on peut penser que l’entraîneur ne tient pas le même discours à ses joueurs : dans un cas ils sont placés dans une situation d’engagement total, dans l’autre les exigences sont moindres. Il n’y a qu’à voir toutes les déclarations de sportifs qui disent avant un match à l’extérieur « on n’y va pas pour gagner », « ramener un point de bonus défensif, ça sera déjà bien », etc. De plus, la composition même des équipes est différente selon le lieu de la rencontre : joueurs « cadres » mis au repos lors des visites, pour être plus performant sur le match suivant à domicile par exemple. Ainsi, c’est parce qu’il y a une adhésion forte à l’idée d’avantage à domicile que les acteurs sportifs agissent différemment dans la préparation des rencontres selon leur lieu et, qu’au final, l’avantage à domicile s’en voit renforcé.

Encore une fois, tout cela n’est pas fondé scientifiquement, car il faudrait une étude d’observation fine auprès d’une équipe, dans ses différents phases de préparation des matchs, et notamment au plus près de l’intimité des vestiaires, où se forge la conscience collective. Il faudrait aussi creuser l’analyse des discours et des représentations des différents acteurs du monde sportif. Bref, il y a du travail ! (un futur terrain d’enquête peut être?) Mais je veux croire néanmoins que ces pistes de lectures ne sont pas trop éloignées de la réalité… En tout cas, en écrivant ces lignes, j’ai en tête mon club de cœur rouge et noir, et son si célèbre manager, qui, dans ses discours d’avant et d’après matchs, manie à la perfection ce rapport à l’avantage à domicile, mobilisé notamment comme une technique pour brouiller les cartes sur la réalité des forces en présence à l’approche de matchs à enjeux…


3 commentaires

  1. Simon dit :

    Très belle synthèse de ce que l’on pouvait dire sur le sujet. J’aime beaucoup l’interprétation en termes de « fidélisation », où le club est pratiquement une firme et les joueurs des « inputs » qui tente de maximiser un « output » (qui inclus la satisfaction des suporters) en fidélisant.
    Sinon la piste à la Merton me semble être la meilleure, de loin, mais il faudrait arriver à le montrer. Je crains que là dessus l’économétrie soit impuissante.
    En tout cas je pense prolonger mon précédent article en rassemblant davantage d’observations et en faisant deux régressions séparées : une pour les derby, et une autre pour les non-derbys, histoire de voir si le coefficient de l’avantage à domicile est égal à zéro pour les derbys (faudra d’ailleurs que tu m’aides à identifier les 4-5 grands derbys du top14)
    Merci pour l’article 🙂

    • Mathilde dit :

      Heureusement Simon que tu es là pour ré-intégrer des notions économiques à la lecture sociologique. 🙂 (et oui, l’interdisciplinarité n’est pas qu’un vain mot)
      Pour les derbys, on va en perdre un grand (si ce n’est le plus important) l’an prochain – le basque. Après j’aurais tendance à me demander s’il n’y a que la distance entre les clubs qui définit un derby : par exemple, j’ai l’impression que le « derby parisien » n’en ai peut être pas un dans le sens où la ferveur autour de l’événement est assez limitée. Et globalement, je trouve que la notion de derby est de plus en plus utilisée et étendue par les médias, du coup c’est difficile d’en donner une définition claire. Par exemple, on parle maintenant de « derby de la Garonne » pour les matchs entre Bordeaux-Bègles et le Stade Toulousain. Bref, il va falloir faire des choix et les justifier !

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