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Et si on parlait des services ?

     Blogoeconomicus n’avait pas pour but de commenter l’actualité économique, et c’est tant mieux car nous aurions eu beaucoup de mal à trouver des sujets d’articles tant la qualité du débat est pauvre, en partie parce que le monde académique est soigneusement tenu à l’écart. De plus, d’autres blogs (je pense à Classe éco ou Biased statistics) s’en chargent et font un excellent travail.

     Cette semaine a été dominé par la question d’Alstom. Le sujet a été traité dans un très bon post sur Classe éco, dont nous recommandons chaudement la lecture. J’aime particulièrement les premières lignes. Bref, il a donc été question de « patriotisme économique »,  et autres poncifs du genre, et bien sur de « déclin industriel ». C’est pourquoi Blogoeconomicus a aujourd’hui choisi de parlé de … services ! Histoire de changer un peu.

Figure - emploi - secteursfig
     Dans ce post je vais tenter de rassembler quelques graphiques et tables qui me semblent utiles pour cerner les principaux enjeux ayant trait au secteur des services. Non pas que qu’il faille nier l’importance du secteur industriel, ni les problématiques qui le caractérisent, mais le secteur des services demeure un enjeu majeur en termes d’emploi, d’innovation et de tendance. Malgré cela, il a (presque) tendance à être oublié. Quelques éléments statistiques donc (en m’appuyant sur un rapport du CAE et des données de l’INSEE), sur ces services, avec un focus en fin d’articles sur les services à la personne.
1) Les services : un potentiel d’emploi important
     Plusieurs économistes ont rappelé l’importance des services dans toute économie moderne. Ainsi, si la part de l’industrie dans le PIB décline au cours du temps, c’est parce que les services ont progressé (voire figure 3 ci desous). La tertiarisation est un trait caractéristique des économies modernes. Évidemment, un ensemble de facteurs contribue à expliquer ces évolutions : la concurrence des pays émergents est un facteur parmi d’autres, mais le facteur essentiel reste l’enrichissement de la population et un changement de ses préférences au détriment des biens manufacturés et au bénéfice des services. Autrement dit, il y a désormais un excès d’offre du secteur de l’industrie, et un excès de demande du secteur des services.
Figure - services - part
     Le développement des services au cours des dernières décennies a largement contribué à la croissance du nombre d’emploi en France, mais de manière encore trop insuffisante (figure 2 ci dessus). A la fin des années 1990, Piketty (oui, LE Piketty) rappelait que si le secteur des services en France avait connu un développement similaire à celui des Etats Unis (où le nombre d’emploi de service par tête est plus élevé qu’en France), nous pourrions créer près de 3 millions d’emploi. Un chiffre de 3.4 millions est mentionner par le CAE. Bien sur il faut prendre ces chiffres avec du recul, d’autant qu’ils commencent à dater (la part des services dans l’économie ayant continuer à croître depuis la fin des années 1990). Mais ils soulignent l’importance de ce secteur comme gisement d’emploi. Il y a un important différentiel de taux d’emploi (personnes en emploi/personnes en âge d’occuper un emploi) entre la France et les Etats Unis : l’essentiel de cet écart s’explique par la faiblesse du secteur des services en France (voire figure  7 ci dessous). Les besoins de main d’oeuvre dans ce secteur sont donc importants en France (voire second figure ci dessous).
Figure - emploi - secteurs usfra
Figure - emploi - besoins

(Données Pôle Emploi) : Nombre de projets de recrutement par secteur

2) Promouvoir la qualité des services
     La croissance du secteur des services aux Etats Unis s’est accompagné de forts gains de productivité. Les TIC y ont pris une place prépondérante et expliquent pour partie des gains. Le développement des TIC dans le secteurs des services est présenté par plusieurs économistes comme un moyen : d’accroitre massivement la demande de services (meilleur appariement offre/demande) ; de diminuer l’importance du temps partiel subi dans ce secteur (création de plates formes de services) ; d’accroitre la qualité de ces services. La graphique suivant illustre la rupture d’évolution entre France et Etats Unis au milieu des années 1990, les USA ayant fortement du capital relevant des TIC dans le secteur des services en particulier.
Figure - productivité commerce Figure - productivité servicedom
     Enfin, notons que les activités de services sont très diverses. Il ne s’agit pas seulement des services rendus aux particuliers. Comme le rappelle Landier et Thesmar, les services représentent un très large part des investissements et de l’innovation en France (voire figure ci dessous). 60% des emplois en R&D relèvent du secteur des services. Ce secteur n’est donc nécessairement caractérisé par l’emploi de main d’oeuvre peu qualifiée (même si c’est le cas dans les services à la personne). Corollaire de ce dynamisme, les services contribuent très largement aux exportations, même si cela ne se voit pas dans les chiffres (l’immatérialité rend la comptabilité très difficile, voire impossible).
Figure - services - fcbf
3) Quelques obstacles au développement des services
     Les obstacles au développement massif des services sont nombreux mais connus. Ils requièrent une intervention des pouvoirs publics (et c’est là qu’on peut douter qu’un jour on puisse exploiter les gisements d’emplois des services) dans les domaines suivants :
– la réglementation du marché du travail :
          * les services (surtout les services à la personne) ont recourt à une main d’oeuvre peu qualifiée dont l’employabilité est faible, il est donc nécessaire de poursuivre les dispositifs ciblés (donc le contraire du pacte de responsabilité) d’allègement de charges sur les bas salaires. Une réflexion sur le SMIC (est-ce vraiment le meilleur instrument de redistribution ?) s’impose également.
          * les mouvements de main d’oeuvre sont importants dans ce secteur et une réforme de la protection de l’emploi s’impose (et aussi du fonctionnement de l’assurance chômage et du RSA). Plusieurs pistes ont déjà été évoquées : voire Blanchard et Tirole sur la protection de l’emploi (qui proposent une simplification du processus de licenciement accompagné d’une taxe acquittée par l’entreprise qui licencie) ou l’excellent Cahuc et Zylberberg sur l’assurance chômage et le RSA (principe d’engagement mutuel entre le chomeur et les pouvoir publics, forte indemnisation du chômage, renforcement des dispositifs incitatifs du RSA avec par exemple la mise en place d’un impôt négatif favorisant le retour à l’emploi).
          * la question du temps partiel, très importante pour les services à la personne. Comment développer l’usage du temps partiel, tout en rendant cette forme de travail payante (une réforme du RSA serait nécessaire sur ce point).
– la réglementation de la concurrence sur le marché des services : de nombreux secteurs sont exposés à une très faible concurrence (pour le commerce de détail, voire figure 17 ci dessous) (on pourrait écrire des pages sur les taxis ou la grande distribution ; voire « Les réformes ratées du président Sarkozy« , Cahuc et Zylberberg) ce qui a un coût en termes d’emploi, d’innovation et de prix. Et là, ce n’est pas près de changer, l’empilement des lois Royer (1973), Galland (1996), et Raffarin (1996) et LME (2008) n’ayant fait qu’accentuer le problème dans le secteur de la grande distribution. Notons l’effet indirect de ce manque de concurrence sur l’adoption de technologies productives type TIC : l’adoption de telles technologies n’a pas de raison de se produire sans pression concurrentielles.
Figure - services - protection
4) Un cas particulier : les services à la personne.
     Les services à la personne représente un important gisement d’emploi, mais leur développement soulève plusieurs questions. D’une part, ce type de services satisfait une demande en plein expansion (avec un très fort potentiel de croissance dû aux vieillissement de la population et à la hausse du taux d’activité des femmes). D’autre part, la main d’œuvre dans ce type de service est très peu qualifié (figure 4 ci dessous, figure 14 pour la distribution des salaires) et le temps partiel subi important. Développer les services à la personne demande donc une réflexion approfondi sur la place des TIC dans ces métiers, les modalités de l’aide publique (nécessaire à leur développement) et la définition des rapports qui s’établissent entre le consommateur de ces services et celui qui les fournit.
Figure - services - qualification Figure - services - salaires densité
   Voilà ce que l’on pouvait dire sur ce sujet. Une des constantes dans la littérature économique  sur les services est la nécessité d’une intervention publique ambitieuse (oui, un mot en voie de disparition) pour non seulement contourner les obstacles économiques au développement des services (réglementations, marché du travail, etc) mais aussi pour accompagner ce développement (qualification de la main d’oeuvre, formes de l’emploi, nature des rapports marchands, promotion de l’adoption de technologies productives). Tout cela a un coût, élevé, à mettre en comparaison avec celui d’autres politiques (notamment celles dites « industrielles ») dont l’utilité doit être questionnée.
     Pour conclure, il ne faut pas se tromper sur le sens de cet article : les services ne sont pas la panacée ; la création de million d’emploi ne s’opère pas en un claquement de doigt. Je pense avoir montré que le développement des services requiert, au préalable, des réformes économiques profondes. La bonne nouvelle, c’est que la direction que doivent emprunter ces réformes, est bien connue des économistes.

2 commentaires

  1. Matthieu dit :

    Et si on arrêtait de parler de services ? La distinction en trois secteurs n’a plus aucun sens, dans un monde où celui qui est défini par la négation des deux premiers occupe la grande majorité de l’activité économique. Le terme de service et plus généralement la distinction en trois sections n’ont plus aucune valeur pour décrire le monde. La distinction service-industrie est floue, par exemple l’externalisation d’un service d’une usine change la répartition entre secteurs et services, à activité économique égale. Les services sont aussi beaucoup trop disparates pour être un seul ensemble. Quel est le lien entre les services à la personne et le consulting en stratégie ? Il faut un nouveau mode de pensée, adapté au monde moderne, et pas à celui des trente glorieuses. Garder l’ancien conduit à privilégier Alstom à Criteo, ou à un autre potentiel Google.

    • Simon dit :

      Exactement vous avez raison, c’est pourquoi le premier graphique prend soin de distinguer services marchands et non marchands pour commencer. J’aurai pu inclure la suite du schéma qui montre toute la diversité de ce « secteur ». C’est aussi la raison pour laquelle je distingue les services a la personne dans une dernière partie
      Merci pour votre remarque

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